En fin de conte…

02/2017, à propos des élections présidentielles

Peut-être avez-vous entendu parler de ce royaume où tout se passait bien, dans la paix et la prospérité. Or un jour, voilà que les affaires se détraquent. Le roi qui n’avait jamais eu à intervenir puisque tout se passait bien est fort désemparé. Il promet d’offrir sa fille en mariage à celui qui remettra les choses en ordre.

Un homme se présente qui pense que c’est l’économie du pays qui ne va pas et que le peuple a besoin de plus d’argent. Le roi qui ne connaît rien à l’économie lui demande quelques explications sur le sujet. C’est très simple Majesté, il vous suffit de dire que les cailloux valent mieux que de l’or. Ce que le roi fait. Tout le monde se met à vouloir des cailloux, ça tombe bien parce que dans ce royaume il y en a beaucoup. Au marché, le prix du caillou monte en ligne droite, je dirais même en flèche, et va toujours de plus en plus haut. Le roi lui-même en achète, les plus beaux et les plus gros, il est ravi. Tout le monde est content. Et le roi nomme l’homme ministre de l’économie.

Seulement voilà, certains se baissent moins facilement que d’autres pour ramasser les cailloux, d’autres ne se baissent même plus du tout ― ils ont tellement gagné d’argent qu’ils paient des gens pour se baisser ―, d’autres encore disent qu’ils n’ont pas appris à se baisser et que c’est difficile, et d’autres encore font remarquer qu’il n’y aura bientôt plus de cailloux, que la denrée est devenue rare. Le roi est mécontent, sa fille reste célibataire, il menace de prendre un autre ministre. Qu’à cela ne tienne, Majesté, il vous suffit de décréter qu’un grain de sable vaut un caillou, ce que le roi fait et comme ce pays se trouve au bord de la mer, chacun d’aller à la plage et de s’en mettre plein les poches. Le sable c’est moins lourd que les cailloux, dans une poche il en tient beaucoup et le ramasser est beaucoup moins difficile. Le prix du grain de sable se met à monter en ligne droite, je dirais même en flèche.

Mais voilà qu’il en est toujours qui ne savent pas comment s’y prendre et tout le monde n’a pas des poches à son habit ou certains en ont plus que d’autres. Bref, le ministre de l’économie est mis en cause. Un homme se présente qui pense que c’est l’éducation du peuple qui est à faire. Le roi qui n’y connaît rien en matière d’éducation — raison pour laquelle il voudrait tant marier sa fille — lui demande de s’expliquer et l’homme de répondre que lorsque tout le monde saura comment il faut se pencher pour ramasser des grains de sable, il n’y aura plus de problème. Le roi ravi le nomme ministre de l’éducation. On ouvre des écoles où chacun peut venir apprendre à ramasser des grains de sable en fonction de son poids, de sa taille, de la grandeur de ses poches — le nombre de poches est bien sûr règlementé — si bien qu’aux examens, les notes montent en flèche. Tout le monde est content.

Mais, on le sait, certains apprennent vite et d’autres ont du mal ou trouvent que c’est encore plus fatigant que de ramasser des cailloux. On crie à l’injustice. On se met à défiler et à réclamer tout et tout de suite. Le roi est débordé, son peuple va de plus en plus mal et commence à se battre en rangs serrés. Ceux qui travaillent dur ou apprennent dur traitent de fainéants ceux qui ont trop mal au dos pour se baisser ou pas de charrette pour aller à la plage. C’est la gabegie générale. Un homme arrive qui prétend pouvoir régler le problème. C’est simple, dit-il au roi, puisque tes sujets ont envie de se bagarrer, envoie-les se battre contre les sujets du royaume voisin où il y a plein de cailloux que personne ne songe à ramasser. Ici tu auras la paix et bientôt les cailloux afflueront dans ton royaume. Le roi, enthousiaste — il va pouvoir marier sa fille —, le nomme ministre de la paix et tous les jeunes hommes partent en flèche pour faire la guerre au royaume d’en face où les cailloux sont plus beaux, plus gros et plus nombreux.

Tout aurait pu bien se passer si, là-bas, les filles n’avaient été si belles. Les jeunes gens sont pris d’une langueur incoercible, refusent de faire la guerre et ne pensent plus qu’à s’accoupler. Aucun ne revient. Au royaume, plus rien ne va. Le roi meurt, la princesse vieillit et reste vieille fille. Le temps s’arrête tandis que, dans le royaume voisin, le temps court de plus bel. Le roi est fort jeune. Il n’a pas de ministre. Ses sujets sont heureux et ont beaucoup d’enfants.

On raconte bien qu’un jour, alors qu’ils jouaient à attraper un ballon, les jeunes gens se divisèrent en deux camps, qu’un homme se présenta pour être ministre des sports, mais que le roi refusa. Qu’on donne un ballon à chaque camp, ordonna-t-il et qu’on n’en parle plus ! L’affaire en resta là. Les ballons rebondirent dans tous les sens, les deux camps se mêlèrent et personne n’essaya de mettre de l’ordre dans cette joyeuse pagaille tant le jeu était excitant et chacun se félicita d’avoir un roi décidément très sage.